SOUVENIRS DE VENISE                                       Une autre façon de porter le masque    Gérard Saccoccini

    15 Mars 2021       
                                                                                         

 Des participants masqués à une procession traditionnelle commémorant la Grande Peste à Venise, 

le 25 février 2020 

La lagune de Venise est un prodigieux univers liquide dans lequel s’inscrit une île formée de plusieurs îles, où la lumière joue avec les miroitements de l’eau et les mille paillettes irisées des embruns. 

  Cet espace unique devient la scène idéale de la fête onirique dans laquelle les distinctions sociales s’expriment au cœur d’un des carnavals les plus fastueux et les plus élégants. Le masque y prend ses quartiers comme symbole de l’inversion du temps, de la dérision, de la caricature et de la satire populaire. Apparu dans des textes lombards du 7ème siècle, il y décline sous forme de divertissement des valeurs plus intellectuelles et aristocratiques tout en conservant l’énigme étymologique du mot qu’il acquit, au cours du 13ème siècle à Bergame, à savoir la valeur de « faux visage ».

   Dans un environnement unique au monde, la Sérénissime inventa un rituel de la fête dont les manifestations, destinées à un public plus averti, se départaient de la trivialité de la rue, devenaient plus intimistes, plus nobles et plus érudites. La fête se fit alors raffinée, cultivée et théâtrale, comme celle donnée en 1520 en l’honneur de Frédéric de Gonzague, une « comédie villageoise » pour trois cent cinquante convives.

   Les masques de la commedia dell’arte devinrent bientôt les signes de toute fête, et investirent les fresques des palais, les salles de bals et les salons de jeu. Toute une société en fête se regardait sur les toiles de Guardi, Longhi et Tiepolo. Ainsi naquirent les carnavals de théâtre en même temps qu’une forme d’expression unique qui se tenait à l’extérieur des palais et des hôtels particuliers. Mais à Venise, où la rue est un salon, l’extérieur confiné resta toujours le salon intimiste d’une société vivant en vase clos ! 

  Le grand Goldoni, le « Molière vénitien », l’éleva au rang de genre littéraire. « Masques et Bergamasques » et leurs fêtes galantes inspireront plus tard Verlaine, Debussy et Fauré. Retenons toutefois qu’à Venise le masque ne fut jamais l’attribut essentiel du carnaval qui se déroulait la plupart du temps à visage découvert. Le port du masque ne se généralisa pour la période du carnaval qu’à partir du 18ème siècle : elle débutait en octobre pour s’achever à Mardi Gras !

   Dès lors, un carnaval permanent s’affichait à Venise, suivant les caprices des itinéraires traversant la cité des brumes et des clapotis silencieux, l’univers de songes aux ombres évanescentes cher aux romantiques où se révélaient la beauté irréelle et l’indéniable harmonie d’une ville n’échappant pas à la mélancolie et à l’impression de désarroi que lui conférait son terrible et inéluctable destin.

   Venise qui inventa le parfum en a fait la subtile parure des belles vénitiennes  accompagnées de leur sigisbée en cape de nuit et bauta blême.

   Lorsque les constellations commencent à piquer de scintillements d’argent le noir canevas céleste, des bouquets de femmes aux cheveux poudrés glissent le long des rives mystérieuses, dans cette secrète alchimie du théâtral, de l’ombre et de la lumière, du silence et des clapotis qui fait la séduction de la cité : « Vénus sortie de l’onde »... 

  Dans le brasillement des cierges, une vierge cantonnière nous indique le chemin de la Sacca della Misericordia et du Campo dei Mori, là où vécut Tintoret.

   Des nappes laiteuses envahissent l’eau noire du Canal Grande. Des langues de terre brune, repoussant le flot, courent sur la lagune agitée de songes, griffée de lune. 

  Sous le pont des Scalzi, un gondolier pleure sa Colombine, son rêve évanoui.

   Pauvre Pierrot ! Sur ta joue, le pinceau de Carpaccio dessine une larme de grenat. Une larme rouge vif, du sang de la terre de Bardolino, qui pleure une ombre évanescente dont il ne subsiste qu’une fragrance légère : 

  « … seul m’est resté, madame, votre parfum qui flatte

 Et longtemps, longtemps, par ondes délicates,

Un peu de vous flotte dans l’air ».

 Adieu Monsieur le Masque, la fête est finie !

   Mais pour que s’accomplisse le grand cycle immuable qui ramènera la fête de l’inversion du temps, la règle reste la même : ne jamais chercher à percer l’identité de celui (ou celle) qui dissimule ses traits sous le masque.