L'ANNUNZIATA D'ANTONELLO DA MESSINA

 

L’Annunziata dePalermo doit se traduire, en français, par la Vierge Annoncée (et non l’Annonciation qui implique la présence effective, dans l’image, de Gabriel l’archange annonciateur). Petit format de 45 x 34,5 cm, chef d’œuvre d’Antonello da Messina, il exprime au plus haut degré la maîtrise de son art, dans un portrait représenté de trois-quarts. C’est la plus célèbre des peintures siciliennes de la Première Renaissance et le joyau de la Galerie Régionale de Sicile. Antonello da Messina serait né à Messine vers 1420. Pendant les années passées à Naples  dans l’atelier de « Mastro » Colantonio, il acquière la maîtrise du dessin et l’influence du réalisme flamand. Son voyage en Flandre, relaté par Vasari, s’avère peu probable mais le mystère de ses origines demeure et chaque réponse proposée appelle de nouvelles questions. Après 1460 se manifeste la rupture avec la tradition flamande et une volonté d’accession à la culture du Quattrocento. Son travail mêle archaïsmes et innovations, influences flamandes et peinture toscane ! Comme chez Piero della Francesca, la perspective renforce les rapports de volumes et la monumentalité des figures. Composition et lumière évoquent le génie de Piero de façon si patente que la rencontre est évidente. Son séjour à Venise, dans l’atelier des Bellini, s’est avéré capital pour l’évolution de la peinture italienne. La simplicité et la noblesse des formes, la couleur, la qualité du portrait ont été autant d’apports à la peinture vénitienne, dont Giovanni Bellini a largement bénéficié.
   L’œuvre. 


Un visage de toute jeune fille à la carnation mate et aux traits fins, d’une pureté telle que, confrontée à d’autres œuvres d’art, elle semble unique. Le regard profond, légèrement perdu, dirigé vers le bas, est rempli d’hésitation, d’introspection, de timidité, peut-être aussi d’incrédulité. Le dessin précis du lutrin renvoie à la peinture flamande dont le réalisme fait la part belle aux traces d’abrasion et d’usure sur le bois. Et puis les mains fines, fuselées, élégantes : la droite notamment, saisie dans une projection vers l’avant, comme un geste de protection, ou comme un geste d’acceptation de l’instant irréversible, définitif, une tentative de fixer le temps avant de quitter l’adolescence, avant la projection visionnaire vers un futur insondable. Ce geste ne traduit aucune crainte, aucune frayeur. Il imprègne l’attitude de Marie d’une aura de lumière intérieure, empreinte de paix et de sérénité. Mouvement léger, d’une rare élégance : la main gauche cherche à rassembler les pans du maphorion pour couvrir les épaules, la poitrine et le cou. Capturé dans une torsion légère des plis du vêtement, ce geste de pudeur instinctive, montre, dans son désir de les cacher, la naissance de la poitrine et les courbes juvéniles du cou, et traduit le besoin de se protéger de l’intrusion des regards. Tous ces éléments font de l’Annunziata une des œuvres les plus séduisantes et les plus émouvantes de toute l’histoire de l’Art. L'analyse révèle un émouvant visage de jeune paysanne sicilienne, à la peau mate, mordue par l'air et le soleil, sur laquelle court un léger duvet. De fins fils de soie brune ombrent la partie gauche du cou que le voile, projetant une ombre complice, suggère plus qu'il ne cache. La représentation très simple de la Vierge s’oppose à toutes celles qui la présentent sur fond d’or, ou bien dans un luxueux drapé de riche brocart. Elle apparaît ici comme une humble jeune femme juive, surprise par l’annonce qui lui est faite et l’image s’impose comme une réelle anticipation de l’art de la grande Renaissance. L’impression produite sur le spectateur tient, en grande partie, à la palette réduite et au fond sombre et uni de l’arrière-plan, l’obligeant à focaliser son regard sur les émotions de Marie. Avec une grande économie de moyens, utilisant uniquement la gestuelle, le regard et l’expression, Antonello réalise le génial tour de force que de représenter l’ensemble du déroulement de l’Annonciation dans un acte abstrait, seulement suggéré, occultant la présence d’un des acteurs principaux : l’archange Gabriel.
   Le choc émotionnel ressenti par une artiste contemporaine. 


 Christel Leleu-Ferro est artiste peintre et dessinateur de facture plutôt expressionniste, avec une touche vive et lisible qui correspond à son énergie. Elle a ouvert son atelier Figures Vives à Tourrettes, place du Terrail, en 2011. D’une certaine façon, elle se définit  surtout chercheur et aime expérimenter toutes sortes d’outils, de supports et de matériaux. Son travail est figuratif même si elle laisse de plus en plus de place à l’abstraction. Son intérêt s’attache au corps qui s’exprime, qui bouge (par la danse notamment) et manifeste ses émotions ; elle réalise des portraits d’hommes et de femmes mais aussi d’animaux plus récemment.   Le projet de collaboration avec Gérard Saccoccini est né lors de la réalisation d’une première vierge à l’enfant en 2012, à partir d’une œuvre de Giovanni Bellini (Madone et Enfant, vers 1480-85, National Gallery Washington). Deux autres madones ont suivi, jusqu’au coup de cœur pour l’Annunziata d’Antonello. A partir de cette œuvre magistrale sont nés les échanges et le projet d’une conférence « à deux voix », confrontant le regard de l’artiste et le processus créatif suscité, et le regard de critique et d’historien de l’Art. Deux manières conjointes d’éclairer la lecture de l’Annunziata, sachant que le travail de l’artiste naît toujours d’une sorte de rencontre amoureuse, d’un coup de cœur, d’un choc esthétique et émotionnel.   Christel dessine, peint pour rencontrer vraiment. Pour voir, paradoxalement. Elle explique qu’à l’occasion d’une exposition à Lille en juillet 2013 où il rendait hommage à des chefs d’œuvre - des dessins de Raphaël, Michel Ange, Botticelli, Dürer, Poussin, Pontormo, etc., Ernest Pignon Ernest, écrivait : « Mes dessins réunis dans l’exposition sont une quête, une interrogation : dessiner pour voir, dessiner pour comprendre. » Il faisait ainsi écho à une citation de Goethe lorsqu’il remplissait ses carnets de croquis en Italie : « Ce que je n’ai point dessiné, je ne l’ai point vu. » Car les yeux ne suffisent pas pour voir… En dessinant, on entre dans le geste, le rythme, la respiration,… de l’artiste. On comprend ses choix, on peut sentir aussi sa vitalité, son humeur. Dessiner donne à voir. La « rencontre » avec l’Annunziata, a déclenché tout un travail d’interprétation avec des dessins et des portraits qui répercutent l’onde de choc reçue par la beauté du visage, puis par l’extraordinaire langage des mains. Un véritable défi qui demandait audace et modestie !
   Christel explique : « je n’utilise pas de peinture à l’huile et je croise plusieurs techniques, ce que l’on appelle techniques mixtes. J’aime jouer avec les interactions qui naissent entre les différents médiums comme les encres, l’aquarelle, l’acrylique, dont j’apprécie tout particulièrement la plasticité. Diluée avec beaucoup d’eau, elle peut donner des jus transparents et réagir comme l’aquarelle et accueillir toute sorte de matériaux : pigments, sable, papier, tissus, sciure, etc. Le trait a souvent sa place aussi dans mon travail. J’aime faire cohabiter le pictural, le peint et le graphique, le dessiné. Inutile de dire que je salis beaucoup ! J’utilise un vaporisateur pour ajuster mon travail au fur et à mesure (comme une gomme) et cela génère des coulures que je choisis de conserver (ou pas). Et aussi, je rince peu mes pinceaux, je les essuie sur mon tablier ! La rencontre de ces techniques mixtes crée des sortes de rebondissements créatifs, des zones de fusion ou de tension que j’accompagne spontanément. Le hasard, l’accident a sa place dans mon travail. J’entends ne pas tout contrôler, être surprise. Tendre vers, mais me laisser porter aussi.
   Les mains


 L’historien de l’Art Roberto Longhi livre une description splendide de la main de l’Annunziata : «  la main droite s’avance prudemment, avec précaution, tentant de trouver la limite du volume, et s’arrête aussitôt atteint, pendant que le livre élève dans l’air, en réplique, la tranche effilée de sa page candide. Sans la main levée, modulée d’ombre et de lumière de la dame derrière le visage de la reine de Saba, face au pont, la main de l’Annunziata de Palerme n’aurait jamais existé : la plus belle main que je connaisse dans l’art ». Cette main que Longhi découvrit dans la fresque de l’Invention de la Vraie Croix de l’église Saint François d’Arezzo a subjugué Christel par son double langage : la  pudeur spontanée du geste de la main gauche qui retient l’étoffe du bout des doigts, sorte de réaction réflexe de jeune fille prude ; l’ouverture de la main droite tendu vers nous, en position d’écoute, de réception. Une main aux doigts légèrement arrondis, courbés, détendus. Comme se réchauffant au coin d’un feu. Des doigts comme des flammes, dressés, ondoyants, comme une caresse. Elle a fait de cette main une œuvre à part entière, isolée du reste,  rougeoyant comme au coin d’un feu. Un petit tableau à l’acrylique nommé Braises

  C’est en ces termes que Christel Leleu-Ferro conclut son exposé: « j’ai pris beaucoup de plaisir en me lançant dans ce travail d’interprétation, assimilant la beauté de cette œuvre de multiples manières. Je l’ai vu, à ma manière et avec mes modestes moyens. J’ai suivi Antonello sur certains chemins : j’ai voulu une vierge simple et ouverte sur le monde… Mais j’ai composé aussi, pris des libertés : pas de lutrin, d’autres mains, un marphorion tumultueux et un enfant ! Je veux voir pour comprendre mais me libérer aussi d’une si belle étreinte et rester à mon écoute.  J’espère vous avoir fait partager cette aventure artistique, qui n’est pas terminée pour moi au demeurant. J’ai beaucoup appris et ma gratitude envers Antonello da Messina est grande. J’ai l’impression de l’avoir rencontré ! Et je remercie aussi Gérard Saccoccini pour m’avoir accompagnée avec patience et pour avoir éclairé mon travail de ses connaissances innombrables. »   La conférence « à deux voix » s’achève par un extrait de l’analyse sensible exprimé par Gérard Saccoccini qui tient lieu de conclusion : … « Il apparaît clairement qu’avant que d’exprimer la sacralité, les gestes, les affects et les sentiments traduisent en premier lieu l’ouverture au monde extérieur et humain. Les barrières entre l’espace réel et l’espace du tableau sont levés, permettant d’établir la continuité entre la gestuelle de Marie, son bouleversement et notre rapport avec elle. Il s’agit d’une œuvre surprenante par sa capacité à représenter, avec un sens évident du volume et de la perspective, un type de beauté méditerranéenne, idéalisée dans une image en même temps abstraite et réaliste ! Et c’est là tout le génie d’Antonello da Messina que de nous avoir offert une image qui, dans sa proximité, dans l’accaparement et la captation intimiste qu’en fait inconsciemment le spectateur, pourrait réfléchir les traits familiers d’une personne de sa famille. Par ces quelques mots d’une appréciation banale, l’image prend toute sa dimension et son élévation : sa Vierge est belle parce que pure, mais en même temps humaine, fragile et forte à la fois, éthérée mais naturelle, solennelle mais proche et vivante, et ô combien terrestre.   « Qui beauté eut trop plus qu’humaine ? » aurait pu dire François Villon, disparu plus de vingt ans avant qu’elle ne soit conçue (Balade des dames du temps jadis).   Voilà en quoi l’Annunziata est une œuvre de très grande modernité qui a signé une étape fondamentale de l’Art occidental. Et il est surprenant qu’une œuvre aussi capitale, aussi chargée d’émotion, soit entrée pour plusieurs siècles dans un quasi anonymat, jusqu’à ne recevoir qu’en 1907 une reconnaissance et une attribution définitive.   L’année précédente, l’Annunziata, encore attribuée à Dürer, entrait dans le récolement de constitution du fond du Musée National de Palerme, aujourd’hui Galerie Nationale, et était exposée pour la toute première fois dans la salle du Palais Abatellis où on peut encore l’admirer aujourd’hui. »